dimanche 4 mars 2018

De Stenay à Dunkerque en passant par Givet (version censurée)


"Errare humanum est, persistere diabolicum"

Sénèque


I.







Savez-vous pourquoi les schizophrènes sentent le vieux chiffon mouillé ? Parce que leur maladie entraîne une modification et permutation des atomes dans l'organisme. Source : Wikipedia. Il aura fallu des mois à Wikipedia pour repérer cette grotesque information, pourtant fort grossière, sabotage peu subtil qui ressemble à la blague de potache. En revanche, il n'aura nécessité que quelques heures pour effacer l'article consacré à l'album Little Window d'Harold Budd & Clive Wright, sous prétexte que le compositeur californien, produit par Brian Eno, samplé et resamplé notamment par le groupe irlandais U2, n'était pas assez populaire. Une bonne année de débat au sein de la communauté wikipédienne pour juger de la pertinence d'un article consacré à Nabilla, voilà qui laisse songeur. 



Wikipedia, malgré ses grandes qualités, est devenue l'encyclopédie de références pour les internautes qui auraient un peu du mal à effectuer des recherches dans une encyclopédie de papier (pas assez moderne). Le bête Larousse 2008 n'a pas la prétention de se prononcer sur la question linguistique du "ch'ti" et consacre deux lignes au mot "chtimi" en le définissant comme "originaire du nord de la France" : dictionnaire de papier qui laisse à penser que les Givetois, c'est-à-dire les habitants de Givet, une ville des Ardennes située plus au nord que celle de Fourmies, la plus au sud du Nord, sont ch'tis. Ce qui évidemment est faux. On se demandera d'ailleurs jusqu'à quelle latitude il faut parler du nord de la France : Stenay, petit village peuplé de fouteurs de merde (ah non ! plus maintenant : c'est à Boulogne-sur-Mer que reviendrait la palme, depuis l'Armistice ou la Nouvelle Alliance), fait-il oui ou non partie du nord de la France, lui qui n'est qu'à quelques minutes plus bas de Fourmies ?  

Wikipedia se présente comme une encyclopédie et non comme un simple dictionnaire. Et, développant plus en profondeur les sujets du dictionnaire, risque toujours d'y charrier un plus gros flots d'erreurs. L'écrivain Pierre Assouline fut l'un des critiques les plus sévères de ce projet électronique ; depuis, Wikipedia, qui était ouvert à tous, a dû modifier et durcir sa politique d'édition, sans pour autant avoir atteint la perfection : néanmoins, alors qu'elle était un projet démocratique, ou démagogique, qui permettait à chacun d'apporter sa pierre à l'édifice de la connaissance, elle en revient aujourd'hui aux vieux démons de la science traditionnelle puisqu'elle accepte finalement de se reposer sur le contrôle des experts (lesquels ? on ne le sait)... Ses thuriféraires de Mediapart n'aurait qu'un seul reproche à lui adresser, qui correspond bien à l'idéologie qui gangrène l'esprit de ses acteurs : Wikipedia est trop blanc, trop occidental, pas assez ouvert à l'Afrique, une encyclopédie faite par des blancs pour des blancs et pour coloniser le monde. 

Le principal souci de Wikipedia est que, malgré ce durcissement, il aurait tendance à rester assez vague, imprécis, voire complètement à côté de la plaque, sur certains sujets très pointus (à l'exception de l'informatique), faute de véritables experts en divers domaines, laissant les erreurs se multiplier ou simplement persister. L'autre souci, qui n'est pas celui de Wikipedia mais plutôt de la foule, est de contaminer la connaissance, de diffuser les erreurs dans celle-ci, en devenant LA référence... Le succès de Bienvenue chez le Ch'tis de Dany Boon a suscité un intérêt pour la culture ch'ti (folklore, patois, ...) ch': par exemple, ma femme, originaire non pas du Nord mais du Pas-de-Calais, était approchée par des Belges et des Français avec des expressions purement ch'tis, un peu comme les Dupont et Dupond qui, voyageant en Grèce, se sentent obligés de porter le costume traditionnel d'un folklore grec et sont moqués par les Grecs qui se demandent bien pourquoi ces deux zigotos se sont déguisés de la sorte. L'effet ch'ti donnait des proportions absurdes à toute discussion entre ma femme et ces imbéciles et idiots jusqu'au bout qui, voulant bien faire ou se moquer, croyaient qu'en parlant un dialecte qui n'était pas le sien, ni celui des plus vieux habitants de Boulogne, ils seraient mieux compris d'elle. Pas plus à Boulogne-sur-Mer dans le Pas-de-Calais qu'à Givet dans les Ardennes, il ne viendrait à l'esprit de désigner une personne vivant dans le Nord comme celle du "ch'nord" (si ce n'est, pour pasticher, un patois de ce département). C'est même avec une certaine émotion que je me souviens de mon père ronchonnant lorsqu'il entendait un Français imiter le Belge en adoptant l'accent bruxellois, car le Liégeois n'a ni le même ton ni les mêmes expressions que le brusseleir, et, comme le "oufti" est une exclamation de surprise anodine pour le Liégeois, elle devient, en revanche, aussi grossière que "putain" à Verviers ou dans le Hainaut. Il y a des nuances qui se perdent sans doute dans l'ère du mondialisme, mais les particularismes ont la vie dure que  seule la stratégie de l'amalgamisme multiculturaliste parvient à effacer lentement mais sûrement.

Le problème de Wikipedia est justement là, comme le résume si bien un internaute, qui s'égare un peu lorsqu'il reproche au fondateur de l'encyclopédie en ligne d'avoir oeuvré jadis dans l'industrie du porno : "Puisque peu importe la vérité, leur rôle est de mettre fin aux guerres d'éditions (sic),  ce qui revient à trancher en faveur d'une certaine version au détriment d'une autre , c'est à dire généralement entre deux maux choisir le moindre... -ou même le pire, vu leur incompétence-, mais cela  ne garantit  en rien une bonne version. Juste la fin des guerres où c'est généralement  la version la plus conforme à l'opinion commune wikipédienne qui a leur préférence". Et l'on notera d'ailleurs que tout questionnement à propos du "ch'ti", via le moteur de recherche google (et l'on sait que google, microsoft, facebook etc. sont tous liés) ramène automatiquement à Wikipedia ou à des articles qui prennent mot pour mot à la source wikipedienne l'explication des origines du mot "ch'ti". C'est-à-dire, finalement, à l'opinion commune, qui est celle des nombreux fans d'un film dont le réalisateur a eu  l'idée saugrenue de situer l'action dans un village (du Nord pourtant) où l'on ne parle pas le ch'ti, comme le déclare l'adjoint au maire de Bergues, chargé de la communication et du tourisme, dans cet interview de l'Express :

"Dans le film, avez-vous relevé des exagérations, des incohérences ?
- La tournée du facteur se passe vraiment comme ça. Dès que vous êtes un peu connu, les gens vous invitent à prendre un verre en leur compagnie. Par contre, au niveau de l'accent, Bergues a vraiment juste servi de décor. Ici, on est en terre flamande. Les anciens le parlent (le flamand, en cas d'incompréhension érudite) sur le marché le lundi matin. A Bergues, on ne parle pas ch'ti.

Si l'effet Twin Peaks touche les vrais cinéphiles lorsqu'ils abordent le cinéma de l'étrange, l'effet Ch'ti frappe de sidération les esprits grégaires lorsqu'ils abordent les traditions d'un peuple, à tel point qu'on en arrive à ce genre d'absurdité où un verviétois (mon oncle) plaisantera sur l'expression "Tu me dis quoi ?" en l'associant nécessairement aux gens du Nord, alors qu'elle est somme toute fort banale dans toute la Wallonie.

A la lecture de l'interview de l'adjoint au maire de Bergues, on sera surpris, de la part d'un petit génie de la linguistique (branche de la Faculté de Philosophie et Lettres et non de secrétariat), qui n'a en fait étudié que la façon la plus pragmatique de remplir l'agenda de son chef, de le voir persister et creuser encore plus profondément dans le marécage de l'idiotie où il s'embourbe, en prétendant connaître mieux qu'une Boulonnaise les us, coutumes et dialectes de celle-ci. Au lieu de reconnaître son erreur, chose inadmissible tant le père lui a si bien gravé dans le cervelet en guise de cerveau que seuls les autres avaient tort, quand bien même ils auraient raison, le petit génie fourguera une définition assez grotesque des mots et deux insultes comme uniques arguments. 

II.





Vidéo du p'tit génie devant son ordi


Si le petit génie, qui croyait m'offenser en me traitant de fou (en se moquant donc d'un infirme, pourtant seule catégorie d'individus qui trouvent grâce à ses yeux*), s'imagine à présent me froisser en me qualifiant de "perdant", je lui rappellerai une petite conversation entre son père et moi-même, au cours de la première décennie des années 2000. Quand avec bonne humeur, je lui avouai que j'avais cette sagesse de ne pas être ambitieux, le père se lamenta et, s'arrachant les cheveux sur son malheur de ne pas avoir LE fils qui le sauverait de la modestie de sa condition, me fit le reproche d'avoir suivi des études qui ne menaient à rien de ce qu'il espérait pour moi... Il est donc fort possible que je sois un loser, selon la grille de lecture d'un Luxembourgeois qui rêvait d'être un winner, de gloire et d'argent facile, mais qui se fit virer comme une merde pour son incompétence crasse et son manque de pro-activité, perdit sa Mercedes de société, retomba bien bas, au crochet de son papa-Cassandre, et redevint la petite secrétaire médicale, sans envergure, qu'il était au fond. Loser ? Encore faudrait-il que j'aie eu quelque chose à perdre ? Et de ce point de vue, je note que j'ai gagné une femme formidable, qui me fait marrer, même quand elle ronchonne, qui sait faire quelque chose de ses doigts, de jolies choses qui égaient mon quotidien et notre petite maison, qui, s'émerveillant pour pas grand chose, possède cette culture générale (historique, géographique, sportive, avec une lacune amusante sur les trous noirs) dont je n'ai pu bénéficier durant toute mon enfance, vu la bande d'ignares qui m'entouraient, une femme qui sait faire l'amour et ne joue pas les vierges effarouchées.. Mais toi, winner, conducteur de train, fier d'avoir réussi un des rares examens encore ouverts aux diplômés du secondaire, qu'as-tu donc ? Même pas une femme pour te sucer, même pas un mec pour t'enculer, même pas l'amour platonique d'un être humain asexué, seulement ta rage de pauvre type frustré, qui n'a qu'un stock inépuisable de venin à décharger, pour compenser ton inaptitude à coïter valablement, un sentiment de supériorité qu'on pourrait croire surfait tant on voudrait espérer que c'est une profonde conscience de ta nullité que tu essaierais de camoufler par ta hargne... Une façon pour toi de te sauver, la méthode Coué qui t'empêcherait de te suicider, car, au fond de toi, tu sais bien que tu ne vaux rien, que tu n'es qu'une pauvre larve, un cancrelat baveux, une limace que la pitié seule empêche le quidam d'écraser. Ta haine des enfants, cher ex-candidat instituteur, n'est même que la seule manière que tu as eue de faire le deuil sur une éventuelle paternité, vu que tu n'intéresses personne, vu que tu ne sais pas trop quoi faire de ta petite queue (l'impuissance ou la stérilité, serait-ce d'ailleurs l'une de tes nombreuses tares, avec ton pied bot, ton dysfonctionnement hormonal, ton énurésie etc.) Pas la moindre imagination, pas le moindre talent pour créer, même tes insultes, qui pourraient être un art dans lequel exceller, sont plates comme un trottoir hollandais. 

Je sais bien que tu ne reconnaîtras jamais que tu t'es trompé, que tu chercheras toujours le témoignage du dernier bouseux du coin, du moment qu'il te laisse à penser que, sous telles conditions, en acceptant de déroger à certains principes d'honnêteté intellectuelle, on pourrait bien admettre que ceci ou cela... Et c'est pour cette raison que je demanderais à mon pote Octave (nom d'emprunt) de ne même plus m'ennuyer avec tes petites misères. Tu n'en vaux décidément pas la peine.


* Pourquoi les handicapés ? Non pas spécialement parce que le handicapé serait victime d'une condition dont il n'est nullement responsable : effectivement, le mépris que le petit génie affiche à l'égard d'individus intellectuellement défavorisés par le contexte familial où ils ont grandi, ou même à l'égard de sa propre mère (qui "ne comprend jamais rien", à qui il reproche hystériquement le bégaiement pathologique), ou à l'égard des "idiots profonds", des "immatures", des déficientes intellectuelles (je mets le mot au féminin, car les femmes sont particulièrement visées par le petit génie : sans cervelle, deux neurones etc.) le prouve plutôt bien. Je ne suis pas assez versé dans la psychanalyse pour approfondir le sujet, du coup, je préfère l'effleurer, proposer une piste de compréhension : la haine que le petit génie éprouve à l'égard de sa mère est compensée par l'amour profond qu'il éprouve à l'égard du père  reconnu handicapé - physique - à plus de 66 %²  ; du coup, il y aurait comme un complexe d'Oedipe renversé, non résolu dans la mesure où le cordon ombilical ne semble pas avoir été rompu (reprise d'expressions du père, défense inconditionnée de celui-ci : évocation du Dr Daube, décédé bien longtemps avant la naissance du petit génie ; explication quant à ce qu'il faut entendre par la déception du père à l'égard de l'un des deux fils non désirés etc.)

² Ici se trouvait une parenthèse que j'ai préféré enlever... pour une raison bien simple : il y avait un sous-entendu, sorte de mauvais coup qui sied trop bien à la mentalité de l'ère du festivisme pénaliste d'aujourd'hui. Ce sous-entendu n'était en fait qu'une manière, peu digne de ma subtilité habituelle, de rendre non pas coup pour coup mais de répondre à de fausses allégations de la part du petit génie et de sa tribu tout particulièrement à l'égard de ma femme (le petit génie s'en prenait à ma douce, je m'en prenais assez bassement, comme lui, à son papa-Cassandre). Mon sous-entendu suscita une levée de boucliers (que je n'avais pas prévue, en fait) : aux fausses allégations s'en ajoutèrent de nouvelles (ainsi, par exemple, mon unique coït tarifé, avec une pute, devint dans la langue du jeune puceau pudibond une de mes habitudes... Certes, dans la nouvelle idéologie totalitaire le client est diabolisé, néanmoins, même si j'avais été un client habitué de prostituées, je n'en rougirais pas, comme n'en rougissaient sûrement pas ces grandes figures que sont Nietzsche, Maupassant, Baudelaire, Buckowski, Toulouse-Lautrec, Van Gogh etc.). On notera d'ailleurs toute la platitude du p'tit génie : aux nuances du sous-entendu, le p'tit génie a préféré la grossièreté de la calomnie et de la diffamation. Ce qui n'empêchera pourtant pas son papa-Cassandre de voir des monstres, des diablotins, des dignes héritiers d'Adolf Hitler chez les victimes et non chez les bourreaux.

jeudi 1 mars 2018

La paranoïa, un concept mal compris ?


Avant-Propos

Je retrouve ce vieil article, publié pour la première fois sur facebook en 2013 et ajouté (en brouillon) à l'un de mes deux blogs en 2016. On y découvrira une évolution de ma pensée (notamment sur la religion et sur la modestie, dont j'ai traité il y a peu d'ailleurs) ainsi que la persistance de certaines idées. 
  
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06/10/2013

Il est assez symptomatique d'un monde régi par l'émotionnel et tout le flot de superstitions qui l'accompagne d'avoir désigné comme « folie » cette perception réfléchie et approfondie du réel qu'est la paranoïa. Effectivement, le paranoïaque serait étymologiquement le malade qui pense de travers (le monde, le réel), qui raisonne convenablement en partant de prémisses fausses. Je suis dès lors surpris qu'on ait établi une distinction entre la religion et la science, la foi et la raison, alors que, si on s'en tient à cette étymologie, les deux plus paranoïaques des bouquins sont la Bible et son plagiat « Le Coran ».

Le fait déjà de placer la paranoïa parmi les psychoses est une aberration, qui tient plus de la croyance que de la science, et qui devrait nous aider à prendre conscience que la « psychopathologie » et la « psychologie » se rapprochent plus de l'instrument de coercition politique (puis sociale), une infrastructure au sens marxiste qui soutient un système, un ordre social établi, où la Raison pour tous (la raison démocratique, si chère à Kant) doit être bannie. L'anti-psychiatre David Cooper ne disait d'ailleurs pas autre chose ! La différence faite entre psychose et névrose (ou nécrose) tient moins dans un mode de perception, prétendument erronée pour les psychoses, du monde que dans le potentiel de destructions d'un système, de la remise en cause de ce dernier. Le névrosé n'est jamais qu'un esclave qui accepte, dans la souffrance, le discours qu'on lui tient sur le monde ; alors que le psychotique souffre, au contraire, du fait qu'on lui fait croire que le monde qu'il décrit n'est qu'un pur fantasme. On peut comprendre que 40% des suicidés schizophrènes préfèrent se jeter sous un train car leur prétendue distorsion du réel aura eu des conséquences bien réelles et bien chiantes pour les navetteurs névrosés qui y perdront leur « précieux » temps, et que tout un système de communication schizophrène (comme peut l'être une mère) aura été interrompu.

Il ne s'agit pas de renverser la vérité dominante, en faisant de la perception psychotique une perception plus vraie de la réalité ; mais d'accorder une certaine forme de vérité à cette perception qualifiée d'erronée, de lui accorder le même degré de légitimité que toutes les interprétations du monde que l'on nous offre, sans se poser de question : il est assez étonnant que des interprétations et perceptions du mondes incommensurables soient autorisées (de la science à la religion), mais que l'interprétation paranoïaque ou psychotique soit rangée, d'emblée, du côté du délire qu'il faudrait ramener dans le sillon d'une pensée admise (accepter Dieu, mais pas les Schtroumpfs, par exemple). Et on ne s'étonnera pas que les concepts de la psychopathologie soient plus proches du jugement de valeur (délire, égocentrisme, etc.)  Le perspectivisme, dont Nietzsche se faisait le chantre, n'est acceptée que dans certaines limites : qu'on accorde aux imbéciles la légitimité d'une opinion, nécessairement mauvaise, sur une œuvre musicale, cinématographique, picturale, littéraire est admis, car, selon une idée de médiocre penseur « les goûts et les couleurs etc. » ; qu'un abruti à peine plus malin que le commun des mortels écrive une analyse figurale d'un film de David Lynch, pourquoi pas ? Que l'on use de la Raison philosophique pour parler de ce même cinéaste pose déjà plus de problème, mais ce n'est pas entièrement condamnable... car ce n'est jamais qu'une analyse d'une réalité fictive (si l'on me permet l'expression). Là où ça dérange, c'est quand la Raison est mise au service d'une interprétation concrète d'un contexte dont la sacro-sainte sociabilité ne peut être mise à mal (dans un système théocratique, même l'abstraction des sciences physiques ne peut recourir à la raison) : l'homme est un animal politique et social, à en croire Aristote. Il n'est dès lors pas étonnant qu'on ait toujours cherché à détruire les grandes figures de l'Individualisme : ça commence avec les épicuriens, dont on trahit la pensée, ça se poursuit avec Jean-Jacques Rousseau dont on ridiculise la détresse en classant les persécutions dont il était réellement la cible parmi les fantaisies paranoïaques, et ça s'achève sans doute avec Stirner, dont on ignore la profondeur philosophique (grâce au plus sociable des hommes, à savoir Marx). Par la suite, tout individualisme ou remise en cause du fait « social » sera ignoré ou minimisé. Ou ramené à une notion basse, mesquine, médiocre de l'individualisme entendu comme le plus plat des égoïsmes : que le monde s'écroule pourvu que j'aie mon thé, comme l'écrivait le (pourtant) génial David Hume, suivi par le non moins génial Dostoïevski.

Pourquoi appelle-t'on le paranoïaque de la sorte, je veux dire : pourquoi est-il, plus que le schizophrène, considéré comme le Fou par excellence ? Parce que c'est un empiriste qui sait que le Moi est la première des certitudes dont il peut faire l'expérience. Et que c'est à partir de ce Moi qu'il peut tisser tous les liens extérieurs qui le ramènent inévitablement à lui. Parce qu'il est rationnel et, par conséquent, loin d'être naïf.



Voici une liste (non exhaustive) de symptômes de la paranoïa dont on voudrait me faire croire qu'il se rattache à Moi. Je puis admettre certaines de ces assertions... dans la mesure où, si je suis paranoïaque, la paranoïa est un concept mal compris car emprunt, comme je le disais plus haut, de tout un éventail de préjugés, qui en disent plus long sur l'état pathologique de notre société que sur celui du « paranoïaque ».

1. L'hypertrophie du Moi

S'il y a bien une chose que j'ai en horreur, c'est la modestie : comme je l'écrivais fort intelligemment ailleurs, la modestie est haïssable car, si elle est feinte, elle est un mensonge hypocrite (qui n'a d'autre but que ne pas heurter la sensibilité des péquenauds), et si elle est réelle, elle est ignorance. Prenons l'exemple de Franquin : bien que je ne sois plus trop fan de bande-dessinée, je continue à considérer Franquin comme un génie ; ce type a fichu des complexes à un autre génie, plus populiste mais génial quand même (Frédéric Jannin), en lui expliquant que son talent n'était rien à côté de celui d'un Leonardo Da Vinci ! Il est souvent bien mal vu pour une personne exceptionnelle d'exprimer sa conscience de son exceptionnalité : la majorité des gens étant médiocre, on ne pardonne pas au génie sa supériorité. Je me souviens d'un noël passé chez mon prolétaire de frère : un de ses collègues, issu d'une bonne famille, et Moi-même parlions de l'Amour tel que décrit par Platon dans le Banquet. Notre discussion étant un peu trop élevée pour mon frère (je n'étais pourtant qu'en première année d'université), ce dernier se vexa de ne rien comprendre, et, pour ne pas me blesser, allongea une droite à son collègue. Le lendemain, il me reprochait de ne pas assez me « remettre en question »... Pendant de nombreuses années, après cet incident (et un autre, au cours duquel je trouvais anormal qu'un candidat de « Qui veut gagner des millions ? » ne sache pas que c'est l'homme qui est un loup pour l'homme), j'acceptai de me rabaisser au niveau des individus qui m'entouraient en ne faisant jamais valoir ma culture. Cela n'a pas nécessairement atténué la jalousie de mes pairs... Suivant les idées d'un collègue, que je peux considérer comme mon égal, et les conseils d'un psychiatre, j'ai réalisé qu'il n'y avait aucune raison valable pour que je ne fasse pas valoir la grandeur de mon Moi. Je ne vois pas pourquoi la merditude de la populace devrait freiner l'expression sinon de mon génie au moins de ma supériorité avérée.

2. L'égocentrisme et l'orgueil exacerbé jusqu'à la mégalomanie.

Mon mémoire (travail de fin d'étude à l'université), ainsi que d'autres travaux universitaires dignes d'un doctorat, ont donné une légitimité au concept d'égocentrisme : scientifiquement et philosophiquement, j'ai démontré que l'égocentrisme était justifié dans la mesure où le Moi est la seule certitude dont on puisse faire l'expérience et que c'est donc à partir de ce Moi que le reste du Monde et de ses interprétations peuvent être expliqués. Ça pourrait être une conception relativiste du monde, et pourtant, ce pseudo-relativisme a un fondement universel (du point de vue humain, bien entendu). L'égocentrisme comme épistémologie est la rencontre de Kant et Stirner, rien de moins ! Quant à la question de l'orgueil et de la mégalomanie, elle n'est pas étrangère à celle de l'hypertrophie du Moi : comme le disait si justement Stirner, rien n'est pour Moi au-dessus de Moi. Par conséquent, il n'y a pas plus d'hypertrophie du Moi ou de mégalomanie dans la prise de conscience de la supériorité de mon Moi par rapport à celui des autres (généralement médiocres).

3. Ambitieux

S'il y a bien un « défaut » qu'on ne peut m'attribuer c'est bien celui d'être ambitieux... Je n'ai aucune ambition. Mais, je l'admets, cela n'a pas toujours été le cas : je peux trouver deux explications à ce phénomène de disparition d'ambition, pas nécessairement incompatibles. La première, c'est que mes ambitions passées étaient artistiques : je me voyais dessinateur de BD, puis cinéaste ou scénariste, écrivain, musicien, parolier, compositeur. J'imaginais des affiches de films, des interviews sur Arte sur mon dernier recueil de nouvelles, des pochettes d'albums, des concerts plus ou moins ratés, la fin de mon groupe etc. Tous ces rêves ont été effacés, gâchés par mes études universitaires, pourtant réussies avec grande distinction, par le grand sérieux des études théoriques dont la simplicité, pour Moi évidemment, m'ont rendu fainéant et aigri. J'étais tellement dégoûté par les grandes analyses figurales et l'économie du cinéma, par la prétention fort superficielle de mes acolytes. Aucun d'eux n'avait lu Dostoïevski, ça en dit long ! La deuxième explication, c'est que, finalement, le monde ne méritait pas tout mon art : ni les ouvriers, ni les philistins de l'analyse figurale, pas le moindre philosophe ne pouvait comprendre toute la profondeur de ma pensée ! Les musiciens, seuls, avaient et ont toujours tout mon respect, mais les plus grands, les plus géniaux restent à la marge de la production grand public : ce sont les Robert Wyatt, les Lou Reed, les Harold Budd, les Brian Eno, tous ces types avec trente ans d'avance sur leurs contemporains, qui n'ont de succès que des succès d'estime, cette reconnaissance qui les laisse dans l'ombre et qui renforce la parole des imbéciles. L'ambition, je ne l'ai pas véritablement effacée : elle m'a été enlevée, par des discours débiles et mensongers.

4. Intolérant

Je m'en enorgueillis presque ! Les objets de la tolérance sont déterminés par un ordre social établi : on ne tolère jamais que ce qu'on nous demande (voire oblige) à tolérer. C'est pour cela que l'on a créé la notion paradoxale de « tolérable ». La culture étant superstructure de notre système actuel et détenu par des philistins banquiers, il est par conséquent inadmissible d'être intolérant face au mauvais goût : je n'en donnerai pas des exemples musicaux, je m'attirerai encore les foudres de ceux qui voient dans la « puissance vocale » plus de génie que dans l'inventivité d'un Jah Wobble ; je pourrais par contre citer le goût pour la télé-réalité, American Pie et le foot car je vise dans ce cas une personne qui, pour Moi, est définitivement morte en juin 2009. Je suis également intolérant face à cette superstition et ces billevesées que l'on nomme « religion », mais, bien qu'on l'admette peu, depuis que les adorateurs d'un pédophile de l'orient ont pris beaucoup de pouvoir dans nos contrées, je ne pense pas que cette engeance de croyants qui appellent au meurtre des athées et des païens puisse réellement me donner des leçons de tolérance.

5. Froideur affective et mépris

La froideur affective pourrait être considérée comme une sorte de protection, qui empêcherait en fait tout nouveau séjour à Glain ou quelqu'autre endroit du même genre. Vivre quotidiennement la détresse de demandeurs d'asile déboutés, de vieux étrangers pour qui le retour au pays pourrait être fatal du fait de leur grand âge ou de leur maladie, découvrir que des pédophiles non médiatisés s'en sortent avec deux ans de prison avec sursis complet, toutes ces expériences vécues pour un petit fonctionnaire pourraient donc fragiliser le moral, et mener à la dépression, au burn-out, au suicide etc. Je pense que ce serait prendre le problème par le mauvais bout : la distance, froide du point de vue affectif, ne doit pas être entendue comme système de protection car cela signifierait que cette distance est artificielle. C'est d'un point de vue « chaud », hédoniste, pragmatique, rationnel qu'il faut envisager la chose : quel intérêt peut-on retirer de la compassion pure ; pour quelle raison pleurerait-on devant la souffrance des autres ? Pour se payer le luxe d'une bonne conscience ? Vivre la misère de l'autre pour garder bonne conscience, c'est payer un peu cher le bénéfice que l'on en retire. C'est une mauvaise gestion économique du bonheur personnel, qui déjà est bien fort rare en notre monde, et toujours éphémère. Nous pourrions même aller plus loin en généralisant le procédé de refroidissement des affects et y inclure les proches : certes, l'idée glace d'effroi les partisans de la sentimentalité sirupeuse, mais il n'existe aucune raison purement rationnelle de ne pas étendre ce procédé. Je comprends qu'il y ait des attaches entre personnes (je ne vis pas dans un monde abstrait), et que des séparations, induites par la mort ou des incomptabilités a posteriori d'humeurs, puissent être vécues comme des déchirements, mais la raison exige que l'on ne se complaise pas douloureusement dans cette déchirure stérile. Personnellement, j'ai dans mon entourage quatre personnes dont la disparition me chagrinerait très certainement ; et pour l'une ou deux d'entre d'elles, je vivrais un tel effondrement que la capacité d'oubli ne pourrait même pas être activée, et que l'unique solution serait bien évidemment dans ma propre dissolution. La froideur affective ne parviendrait sûrement à tracer pas une distance suffisamment grande.

Quant à la question du « mépris » : l'expérience et toutes les trahisons qui l'accompagnent m'ont bien fait comprendre qu'à se rabaisser volontairement au niveau des cons, on devenait ou bien condescendant ou bien sot. Et la condescendance n'est qu'un mépris voilé. Quant à la sottise, elle contamine tant et déjà notre monde que, par honnêteté intellectuelle, civisme et humanisme, je trouverais cela bien triste d'en rajouter une couche.

Une qualité, que même le commun reconnaîtra, comme corollaire de cette froideur, c'est l'impossibilité de produire un esprit revanchard et mesquin, qui accorde trop d'importance à l'autre et, par conséquent, supprime la distance.

6. Intelligence

Pourquoi ma grande intelligence serait-elle le symptôme de ma paranoïa, c'est-à-dire, pour en revenir à l'étymologie du mot, de ma folie. On a tendance à représenter le savant ou le type intelligent comme une sorte de dingue complètement déconnecté du monde ? La majorité, crétine, démocratique, a évidemment toujours le dernier mot. C'est ce que je rappelais si bien lorsque j'évoquais plus haut l'interprétation pseudo-scientifique de la « psychose »... que l'on associe ainsi l'intelligence à la folie. Je me souviens d'une de mes magnifiques tirades, adressée à mon défunt frère, dont la calme beauté poétique l'avait tant ébloui qu'il en tira la conclusion que j'étais fou : les insultes qu'il m'adressa, les propos suggérant que l'aînée de mes filles n'était pas issue de mon capital génétique (mais du sien), les déformations diffamantes de certaines de mes déclarations ne suscitèrent pas le même type de jugement à son égard de la part des autres. Je reste persuadé que cette absence de jugement est due au manque évident de poétique et d'intelligence dans les harangues de mon défunt frère, d'un discours formaté dans son contenu et sa forme et par conséquent mieux assimilable pour le commun des mortels.

L'histoire de mon mémoire et de sa défense en 2001 est également très intéressante de ce point de vue : les membres du jury sentaient que quelque chose de spécial se déroulait, qu'ils en étaient les témoins, mais, du fait de l'étroitesse de leur intelligence, ils ne pouvaient l'appréhender à sa juste valeur. La présence de Daniel Giovannangeli, le seul philosophe du jury, leur montrait une voie qu'ils craignaient d'emprunter : mais, malgré l'insistante question angoissée de Livio Belloï, analyste figural du cinéma, quant à savoir si je pensais que David Lynch faisait œuvre de philosophe, je décidai de feindre l'incompréhension puisque cette question n'avait aucune pertinence, et je m'en sortis avec la plus grand distinction, alors que j'aurai dû obtenir les félicitations du jury si ce dernier avait été constitué de personnalités plus subtiles.

7. Solitude et difficulté d'adaptation sociale.

La solitude et la difficulté d'adaptation sont évidemment le résultat de tout ce qui précède. Je n'ai par exemple pas trouvé de pairs lorsque j'étais à l'université. Comme je l'ai écrit plus haut, aucun de mes camarades n'avaient lu Dostoïevski, ou Kierkegaard... Ils se complaisaient dans l'analyse figurale stérile du cinéma, une sorte de non-méthode scientifique où l'inculture est élevé au rang de spiritualité. Comment aurais-je pu m'acoquiner avec ces individus qui voyaient en Nietzsche le seul philosophe digne d'être lu ? Certes, les étudiants universitaires étaient d'une compagnie plus intéressante que celle à laquelle j'étais habitué... Néanmoins, j'avais vite fait le tour et mes véritables compagnons, ceux dont les discussions ne me lassaient jamais, étaient tous musiciens. Je préférais être seul, un « inadapté social » comme le peut être l'enfant surdoué dans une école normale. Ce n'est pas que l'adaptation me faisait défaut, mais, qu'à l'instar du supporter du standard qui ne se lie jamais avec un supporter d'Anderlecht, j'étais à la recherche d'intelligences dignes de la mienne. Cela a commencé en fait dès mon plus jeune âge : mon institutrice déjà en première année de maternelle pensait que j'étais muet parce que je ne daignais lui adresser le moindre mot, ni à mes condisciples évidemment. Leurs discussions étaient de toute manière sans intérêt. Il est aussi très remarquable qu'aux comptines de ceux de mon âge, je préférais la musique d'Ennio Morricone, que je me passais en boucle sur mon walkman.

8. Méfiance (croyances de Beck : « Il n'est pas prudent de se confier aux autres »)




La confiance se gagne et se perd, tout simplement. La méfiance n'est apparemment pas pathologique, au premier regard. Par contre, l'absence de doute est le signe d'une pauvreté d'esprit (le croyant en est le parfait exemple) ou/et une forme de naïveté. Le doute métaphysique est une condition à la construction d'un système philosophique ou scientifique cohérent. La question est de savoir si ce type de doute peut être étendu à des aspects de la vie sociale : une certaine forme de naïveté primaire n'est-elle pas nécessaire pour renforcer les liens familiaux ou amicaux ? Ce que je veux dire par là, c'est qu'on pourrait penser que la question n'a pas à se poser s'il s'agit, par exemple, d'un frère. Moi, le grand sceptique du point de vue philosophique, j'ai longtemps été naïf en ce qui concerne la confiance personnelle : on a trahi ma confiance, en dévoilant certains de mes propos, en les déformant complètement. Alors, froid et méfiant, sans doute : il est absurde d'accorder gratuitement sa confiance. Comme je le disais plus haut : il faut la gagner. A quel prix, je ne saurai le dire. Et quand elle est perdue, elle est perdue à jamais. Cela me paraît on ne peut plus logique.




mardi 13 février 2018

Godard, Rembrandt, Leibniz, Heisenberg & Moi


I.


On se souvient de Bel Ami, ce grand roman que Maupassant consacrait à l'arrivisme dans un monde où la médiocrité triomphait, où le journalisme, discipline tellement coupable qu'elle se doit toujours de jouer les indics, est à la littérature ce que Maître Gims est à la chanson française, Frigide Bardot à la sensualité, les Frères Bogdanov à la science. A quelques notables exceptions près, comptées sur les doigts d'une seule main, les journalistes ne peuvent pas porter (et apporter) un regard neuf sur l'actualité, ils ont peu de style (celui-ci se résume généralement au style capillaire), un sens très approximatif des mots (ainsi, un tremblement de terre qui a fait s'écrouler une maison sans faire de morts n'a pas fait de victimes), quand ils se veulent fonce-dedans ce n'est jamais que pour enfoncer des portes ouvertes (il y en a qui se croient rebelles parce qu'ils critiquent Marine Le Pen ou Donald Trump), et ils font un usage abusif des mots-clés pour décrire ou interpréter le réel (réchauffement climatique dès qu'il neige en hiver, que les feuilles jaunissent en automne, qu'on transpire en été ou que les fleurs fleurissent au printemps ; racisme, sexisme, islamophobie, populisme, homophobie à la moindre remise en causes de revendications abusives de "minorités" surreprésentées). Du coup, les JT se suivent et se ressemblent : l'éloge de l'exotisme et la traversée en mers des "migrants" encadrent les deux minutes de haine quotidiennes obligatoires (l'objet purement formel de cette haine ne varie pour ainsi dire jamais : Trump, Francken, Le Pen ou Orban- voire Fillon - ne sont jamais que l'incarnation de l'idée nauséabonde du Peuple, c'est Lui, à travers ces figures, qui s'en prend plein la gueule). Soit.





Quand il est question de culture, d'aller un peu caresser dans le sens du poil du Système, louer les prises de "risques" (comme si le fait pour un acteur de jouer la tapette consensuelle, l'excédée qui a toujours un sens plus profond des responsabilités, de l'amusement, du bon goût, que l'hétéro était une prise de risque ! Bruno Ganz, à la rigueur, en prenait un lorsqu'il redécouvrit l'humanité d'Adolf Hitler dans "La Chute"), quand il est question de culture, disais-je, c'est toujours la même soupe insipide qu'on vous sert.


Les journalistes ne posent donc jamais que les mêmes questions... et je n'y ai pas non plus échappé. Quand ils veulent savoir à quelle grande figure historique je pourrais me comparer (en fait, ce n'est pas vraiment cette question qui est posée, on aurait trop peur de heurter les sensibilités, c'est plutôt celle de savoir quelle figure fait sens pour Moi), je réponds, sans la moindre hésitation : Jésus Christ. Silence dans la salle... rappelez-vous le scandale qui failli coûter la popularité des Beatles dans les années 60. Aujourd'hui, les huées ont été remplacées par le silence, un silence un peu lourd où l'on sent un certain malaise, mais ça ne dure jamais longtemps : après tout, ce n'est que contre une figure chrétienne que je "blasphème", le Prophète, à l'aune duquel on mesure le degré de censures des textes critiques, n'a pas, quant à lui, été effleuré.






Alors Jésus Christ ? Non pas Celui qui est mort sur la croix, mais celui qui en est redescendu, a contemplé le spectacle, un tel désastre ! et a bien dû se rendre compte que tant de sacrifices imprégnés de tant de souffrances, ça ne valait décidément pas le coup : Jésus, il en a eu marre de la miséricorde, il en a eu marre de toutes ces demandes de pardons, de ce naturel qui revient toujours au galop ; Jésus avait les joues en feu, à force de les offrir aux gifles des pas-si-pauvres pécheurs... Lui qui avait demandé au père de pardonner, au bout du compte, Il en a presque vomi de l'entendre Lui reprocher Sa rancune ; et Il a méchamment ricané lorsque l'un d'entre les Siens, Judas Iscariote de Stenay, eut le culot de lui balancer le Sermon sur la Montagne.


II.


Ils n'avaient sans doute pas tort lorsqu'ils Lui reprochèrent sa profonde immaturité : quand à quinze ans, Son condisciple Xavier Lui expliquait les raisons de sa fascination pour Martin Luther King, Lui n'avait que Paul Simon (pas l'homme politique verviétois mais le chanteur new yorkais) sur qui baser le sens de Son existence. Une franche camaraderie naquit pourtant entre Lui et Xavier, pour cette commune passion musicale, mais il faut bien avouer qu'à côté de quelques anecdotes tirées du monde de la pop et du rock, quelques idées non conformistes mais pas franchement géniales, des raisonnements qui devaient plus à quelques évidentes intuitions qu'à l'art de l'argumentation, Sa culture générale, que l'on acquiert d'abord au sein de sa famille, semblait pousser dans un vaste désert aride... François connaissait les grands airs d'opéra, alors qu'Il reliait la Cinquième Symphonie de Beethoven à une pub pour des tapis. Quand Benjamin, issu d'une famille fort modeste comme la Sienne, s'amusait avec les lois d'une physique newtonienne déjà assimilée, Lui définissait de prétendues lois psycho-sociologiques sur la longueur de Ses cheveux. Paschal interprétait Jules César, Abraham Lincoln ou De Gaulle, tandis qu'Il S'identifiait à Assurancetourix, au Caporal Blutch, à Auguste Bouvet. Geneviève chantait Brel et Brassens, Lui ne jurait que par le rock anglo-saxon et faisait une légère concession à la chanson française avec Joe Dassin. Gregory, un jour, lui conseilla de lire Shakespeare en anglais dans le texte... mais à Sa décharge, à cette époque, Ses professeurs de français, et M. Hubrecht en particulier, ainsi que Maurice, lui avait injecté, dans Son esprit pourtant contaminé par la Bande-Dessinée, le goût pour les romans, la poésie et la philosophie : ça avait commencé avec le Grand Meaulnes, ça s'était poursuivi avec le Bourgmestre de Furnes, puis Les Rêveries du Promeneur Solitaire, Jacques le Fataliste, Candide, La Nausée, L'Ecume des Jours, Les Fleurs du Mal, Brise Marine... Maurice Lui avait prêté Le Mur, Benjamin L'avait invité à une représentation des Chaises d'Eugène Ionesco. Il découvrait un monde, au-delà des p'tits Mickey du magazine Spirou, il faisait ses  propres découvertes, musicales, mais surtout cinématographiques : Alfred Hitchcock, Sergio Leone, David Lynch, Jean-Luc Godard... Il Lui faudrait quelques années encore pour dépasser le cinéma de l'étrange, et ajouter d'autres noms au panthéon des Septième Art : Wenders, Pasolini, Antonioni, Chabrol. Et encore vingt ans pour cesser de jouer au con et feindre d'ignorer ce qui distingue l'art du contrepoint de Bach des riffs à trois accords de Lou Reed ou de Keith Richards ; ou pour jeter un coup d'oeil et une oreille des côtés scandinave, slave et autres du cinéma ; etc.




Qu'Il ait retiré une certaine fierté d'avoir ouvert, seul, sans le soutien de Sa famille, son champs de connaissances, d'avoir extirpé l'ivraie de toute une culture même pas populaire mais de lumpenprolétariat pour y semer concepts, notions philosophiques, effets de styles, quoi de plus naturel ? Qui pourrait L'en blâmé ? Qui ? Tous ceux, crânant sur leur ignorance, qui trouvent plus de charme et d'intérêts spirituels dans l'acquisition d'une bagnole, d'un téléviseur de 150 cm, d'un smartphone, d'un drone ou que sais-je encore ? Ceux qui adhèrent à un système économique où tout ce qui n'est pas monnayable, comme l'enthousiasme de spéculer philosophiquement avec Dostoïevski, doit être purement et simplement éliminé. Ceux qui ne peuvent comprendre que délirer théologiquement à la manière de Kierkegaard a plus de sens qu'une réussite professionnelle basée sur le fric, ou que l'idéologie consumériste du cassos' du coin, infatué d'être le premier à posséder le dernier gadget onéreux en passe de devenir à la mode (du magnétoscope au début des années 80 à l'hoverboard de cette fin de décennie).

Fierté immature, bien entendu : Il pensait pouvoir survivre dans un royaume qui n'était pas de ce monde, peu enclin à obéir aux impératifs économicatégoriques du Nouveau Désordre (organisé) Mondial, goûtant peu les saveurs immondes des nouvelles nourritures cybernétiques deux points zéro, hallucinant des pénis entre les jambes des hommes, des clitoris chez les femmes, trop triste sire pour jouer le jeu de la télé-réalité généralisée (actes, attitudes et langage formatés, balance ton porc, réchauffement climatique, fascisme du frontiérisme, #jetaimebabanouna, orthographe inclusive etc.). Cela dit, il y a plusieurs manières d'être-immature-au-monde (pour paraphraser, idiotement, Heidegger) : une consiste à refuser le système mais avec l'incapacité de s'en jouer (il faut être d'une grande intelligence pour se jouer du système, de l'intégrer dans une conception bien personnelle du monde), le râleur pathologique est de cette sorte, ne veut pas qu'on le prenne pour un con, parce qu'il s'imagine qu'on ne la lui fait pas, il serait même capable d'aller traiter un ministre d'idiot incompétent sur son mur facebook ; une autre consiste à l'ignorer, à vouloir vivre au jour le jour, en fuyant les responsabilités, ménager la société en amphithéâtre où faire entendre son rire... Alors, Il se souvient, de ces années d'apprentissage où Il n'apprit rien, ou pas grand chose, de la vie : certes, les autres n'avaient pas lu Les Notes d'un Souterrain, ne retenaient de La République de Platon que le Mythe de la Caverne, plutôt du genre, qu'ils étaient, à s'enthousiasmer pour le vide mortel de Toussaint ; certes, ils se la pétaient un peu avec leurs films d'avant-garde, le figuralisme, et tout le baratin intello sur l'économie figurative, les composants du films comme éléments et non comme entités ; mais bon sang, contrairement à Lui, ils ne furent pas surpris par la question de Pascal Durand quant à savoir si la dissolution de l'Assemblée Nationale par Chirac en 1997 était d'un faible ou haut degré d'informations. Lui seul sans doute ignorait à quelle actualité faisait référence Pascal Durand. Il se souvient aussi de Ses analyses de films, où la morgue, pourtant bienvenue, passait devant l'objectivité scientifique, où le ronchonnement pathologique devenait l'élément indispensable de Ses travaux. Il se souvient de ce petit sourire hautain, Lui qui voulait traiter du nihilisme dans le cinéma de David Lynch, lorsqu'un autre l'informa de l'objet de son mémoire : aux facilités du "double", de la "schizophrénie", du "suicide" et autres sujets mille fois traités, son pote avait choisi le sujet assez insolite des "intertitres" du cinéma muet.  Il se souvient de la pauvreté de sa vie sexuelle, Lui, pourtant précoce mais comme par accident, des rares coups tirés alors qu'il était étudiant, lorsque le besoin de décharges pulsionnelles devenait plus fort que les idiotes promesses de coïts purement amoureux.



 Il fut de cette immaturité-là, de la première sorte, celle d'un con qui ne veut pas qu'on le prenne pour tel et qui, à défaut de violentes étreintes libératrices, jouait de violence verbale. Le principe de réalité allait bien vite Le rattraper et c'est pour cette raison qu'Il devint de cette deuxième sorte d'immature : après avoir longtemps râlé, Il chercherait à faire de l'éclat de rire le premier principe existentiel. Ce qui l'amena insidieusement dans l'aile des dépressifs de l'asile psychiatrique de Glain.



III.


Evidemment, je prends ici un raccourci en rabattant la dépression sur l'expression du rire : il est des rires qui ressemblent à des sanglots, certes, mais la nature triste du rire n'était qu'un des éléments d'une prise de conscience quant à la morbidité de l'existence. Du ricanement à la réjouissance, c'est toute une gamme de mélancolie que l'on parcourt : la joie est un leurre. Et le pire, c'est qu'on le sait. Mais c'est toute confrontation de l'Idéal (c'est-à-dire l'objet d'une pensée immature) à la réalité qui mène à la dépression. Il ne faut pas particulièrement être subtil pour dégager toute la part volontairement bouffonne qui teinte mes dissertations, il y a toujours un moment où un mot, souvent bon, vient court-circuiter le sérieux d'une démonstration... malheureusement, il faut un minimum de cette subtilité, ou d'ouïe, pour entendre le gloussement qui étouffe la stridence des mots. Un sens qui fit défaut aux membres de ma famille. J'étais entouré de cette espèce de gens qui ne peuvent suivre aisément les mouvements de la pensée, distinguer les couleurs d'une idée : l'accès aux métaphores leur est nécessairement bouché, ils ne saisissent jamais que le premier degré.

Ainsi, au début de mes études universitaires, il y eut un désappointement : moi qui espérais partager mes nouvelles connaissances avec mes proches, je me vis surtout reprocher ce qui ne constituait pourtant  même pas un étalage de culture. L'un y allait de sa crise de nerfs lorsque j'essayais, modestement, d'aborder Le Banquet de Platon ; l'autre rageait de m'entendre compléter le proverbial "L'homme est un loup pour l'homme" lors d'un jeu télévisuel. Je compris vite qu'il n'y avait pas lieu d'approfondir et qu'il me faudrait bien rester au bas niveau culturel de mes proches si je voulais garder le contact avec eux... En revanche, j'ai toujours préféré choisir des amis plus intelligents que moi : je me souviens de ces longues et riches nuits passées à débattre sur des sujets pointus de philosophie, de physique ou de musique avec Maurice, Benjamin ou Pascal. Benjamin, l'ingénieur dont l'intelligence n'avait d'égal que l'humilité - sa modestie n'étant pas feinte, il aura sans doute été incapable de nous en apprendre la moindre leçon... J'ai longtemps pensé que l'humilité était un défaut, hypocrisie chez certains, ignorance chez les autres, avant de comprendre, il y a peu, qu'elle était, comme la politesse, une règle naturelle de bienséance : la sotte prétention de mon petit frère aura été un déclencheur, j'imagine, même si la véritable érudition de Pascal et Maurice pourrait bien plus légitimement être sujette à fatuité (et je n'ai jamais noté chez eux qu'une juste conscience de leurs capacités) que la Science, certes approfondie, des Blondes ou des Nombrils de mon frère.




C’est étrange, je me souviens de ces longues lettres prétentieuses, parfois ou peut-être souvent arrogantes, que j’écrivais aux anciens de l’Athénée à l’époque de l’université (pour moi, c’est désormais loin, même si ça me semble des fois assez proches)… comme si j’essayais de m’accrocher à quelque chose, à ce qui fut et que je n’ai jamais eu le courage ou la volonté d’entretenir et de cultiver ; à moins qu’il se fût agi d’un besoin de montrer que le p’tit pleurnichard, fils de facteur, d’ouvrier, pouvait lui aussi réussir là où on ne le pressentait nullement. A près de quarante ans, alors que tous mes rêves et mes petites ambitions se sont écroulés, je dois bien admettre que je me sens bien petit, moi qui me croyais grand, supérieur par sa différence même si je le pressentais depuis des années : je croyais avoir l’envergure d’un paradoxe, mais je n’étais finalement qu’une simple approximation. Cela fait des années que j’ai perdu le goût épistolaire, goût ou dégoût pour ces diarrhées verbales (comment pourrait-il en être autrement, me direz-vous ?), ces flots de clichés, pseudo-romantiques, prétendus philosophiques, chiés avec l’enthousiasme du constipé qui amalgame le simple soulagement et l’illumination, la délivrance et l’expression. Il m’aura fallu plus de vingt ans avant de comprendre que les intentions seules ne suffisent pas quand on veut devenir grand, qu’il y a une distance entre l’idée et l’acte et qu’à ma mort, l’on ne  jugera pas de mon utilité historique et artistique à travers les purs fantasmes qui tantôt égayaient tantôt assombrissaient poétiquement mon esprit, que l’on me jugera seulement sur ce que j’ai accompli, c’est-à-dire, pas grand-chose pour ne pas dire rien. Beaucoup m’ont démontré qu’il n’y avait pas d’abîme infranchissable entre un projet et sa réalisation, que là où même le talent manque, il est toujours possible de donner consistance au rêve, même si le rêve est terne. 

Bizarrement, ce n'est pas devant la réussite de Jean-Yves, que l'on voit à Cannes pour le film "Grave" de Julia Ducorneau, que je me sens petit ; ce n'est pas non plus devant Thomas, batteur d'un groupe qui connut une discrète heure de gloire ; pas davantage auprès de potes et moins potes qui ont ouvert leur propre boîte (de machins informatiques, de communication ou que sais-je)... C'est face à Pierre, ce brave gars qui savait si bien combiner rire et sérieux pour réussir sa vie, docteur en biologie végétale, un ponte dans son domaine. Un autre de ces types qui n'avait pas besoin d'esbroufe et de hargne pour manifester son talent, peut-être parce que son talent se suffisait à lui-même. Et je me souviens de son aveu : ô combien, ado, il avait été fasciné, peut-être même envieux, lorsque Maud et moi nous cassions le cul pour tenter de réaliser Baby, un scénario de court-métrage, dont je regrette, aujourd'hui, de ne pas avoir cherché à saisir le véritable sens. Projet avorté, de par nos immaturités partagées.  J'ai sans doute eu des rêves de grandeurs, ne me voyais-je pas cinéaste ou scénariste, écrivain, philosophe ?  Puis j'ai compris que je n'en avais certainement pas la stature et c'est sans regret que j'abandonnai tous mes projets, purement mentaux, de célébrité : j'étais plutôt bien dans cette posture de loser, comme certains diraient par la suite, plutôt satisfaits de ne pas faire trop de vagues, de continuer à me cultiver l'esprit (de manière moins sélective, grâce à Laurent notamment en ce qui concerne le cinéma, plus curieux à l'égard de ce que je ne connaissais vraiment pas : la peinture, la politique, les théories du complot, les séries B et Z etc.). A trente-cinq ans, je dépassais enfin les facilités de Dali, les diableries de Bosch, les mondes colorés de Kandinsky pour pénétrer dans les clairs-obscurs de Rembrandt, les ténèbres du Caravage, happé dans la tourmente romantique de Goya ou Delacroix et par la violence de Francis Bacon. Mon pessimisme atteint enfin des profondeurs insoupçonnables : je digérais enfin tout le sirop du sentimentalisme romantique, qui m'avait jadis épuisé et fait pleurer, pour métaboliser enfin l'essentiel (par exemple : le film russe Leviathan devint ma référence morale). Au pessimisme pancréatique, superficielle et grotesque  car trop sucré, je substituais un pessimisme hépatique, bien plus sordide et profond.



IV



Ne pas désespérer reste du désespoir, écrivait Kierkegaard. J'ai bien envie de lui retourner la formule, et dire que le pessimisme n'est pas une lamentation infinie sur le sens du réel. On peut très bien se réjouir de voir tout ce monde partir en couilles, ou, du moins, ne pas trop s'en émouvoir. Certes, le succès de Nabilla et autres cloches de la téléréalité, de Maître Gims, de tous ces néo-poètes d'une langue sur le déclin, a de quoi troubler et faire rager : quand on voit le peu de reconnaissance pour l'oeuvre de Pascal Tonnaer, poète, parolier, compositeur perfectionniste de génie, on a presque envie de pleurer ! Mais si l'humilité m'a appris quelque chose, c'est qu'on peut être plus grand que son époque mais jamais plus fort qu'elle... Rome ne méritait pas plus que Romulus Augustule, la France n'a désormais qu'un Macron pour lui rappeler à quel point elle n'est plus rien. Un monde où un candidat conducteur de train mérite plus de louanges qu'un grand penseur, où des individus qui souhaitent la débilité de leurs neveux et nièces ou ricanent d'apprendre le viol de leur cousine sont considérés comme de braves gars, un tel monde, où les valeurs se renversent, où l'exception est un mal à éradiquer (d'abord de la langue, puis de l'humanité), peut disparaître dans un immense vent soufré. Que CE monde s'écroule, pourvu que j'ai ma tasse de thé, n'est plus l'expression d'un égoïsme de bas niveau mais le souhait houellebecquien bien à propos devant le constat de la dégénérescence humaine. On voudra nous faire croire que notre civilisation n'est nullement dans sa phase de décadence - le déni ! Musil s'amusait d'entendre parler du génie d'un cheval, à une époque où l'Art tombait en sénescence : il y eut pourtant encore de vrais moments esthétiques, des génies purs, Céline, Vian, Gide, Rezvani, et dernièrement, ultimement, Muray, la peinture étant morte (à un Lardon près), on se rabat sur le cinéma avec Kubrick, Tarkovski, Jensens, Lynch, Anderson... Mais aujourd'hui, le monde de l'art n'offre qu'un spectacle de désolation, l'immense champ de ruines (aurons-nous tout de même droit à notre chant du cygne ?). Où déniche-t'on le génie, si ce n'est même plus chez un cheval ? Dans la bouffonnerie hanounesque, ou dans cette inflation d'inventions, d'applications pour smartphones, gadgets plus inutiles et nuls les uns que les autres, qui ne sont jamais que des réponses aux nouvelles contraintes créées par la course fatale vers une modernité qui tourne à vide. Le selfie-stick sonnait le glas de notre civilisation. 



Pessimiste, moi ? Bien entendu : l'optimisme est le domaine des cons. J'ai fait le bilan. Mais j'ai cessé d'en désespérer, pour les raisons évoquées ci-dessus. D'aucuns dénonceront une certaine forme d'amertume, diront de Mike, l'employé de bureau, qu'il est aigri... On lui a volé sa mère, on l'a traîné dans la boue, on l'a trahi, Mike n'a plus goût à rien. Et pourtant, ils sont assez loin du compte ceux qui chercheraient de ce côté-là, dans la pure contingence d'événements personnels : le déclin perçu est un état d'esprit général. La répudiation par le père, la trahison par l'aîné des frères, les diffamations et calomnies du cadet, l'éloignement forcé de la mère ne sont rien d'autres que les historiettes mesquines qu'on lit dans toute bonne ou mauvaise comédie humaine, de Balzac à Dallas : la noirceur perceptive du monde ne peut évidemment pas provenir de la bouffonnerie familiale. 

Il y a en outre dans toute cette affaire un point positif : la découverte du style épistolaire maternel - lorsque, enfin débarrassée des petites attentions patriarcales du chef de la tribu, ma mère prit elle-même la plume pour me souhaiter ses bons voeux. C'était la première fois que je lisais ma mère, quelques phrases simples, belles et touchantes, comme un poème qui venait du coeur, où les idées s'enchaînaient librement, si l'on permet l'oxymore, ou plutôt se superposaient en strates signifiantes et quasi indépendantes. Ma mère allait à l'essentiel, par cet art subtil du minimalisme, écrivant ce qui devait être dit, avec tendresse et sans verser, à aucun moment, dans le sentimentalisme sirupeux qui définit plutôt le style, tout en circonvolutions, de son mari. A l'arrogance terne et sans style du cadet, à la préciosité ridicule du père, aux approximations et erreurs de l'aîné, ma mère préférait la simplicité buddienne (une sorte de rasoir d'Ockham littéraire). Je ne reverrai sans doute jamais ma mère (ou pour ce faire, il faudrait que les trois autres crèvent, pour le père c'est plutôt bien parti vu ses problèmes rénaux, mais je doute que le cadet passe l'arme à gauche avant moi - quoique vu l'état délabré du réseau ferroviaire, il pourrait se faire éclater la panse lors d'une de ses petites balades en locomotives)... Je ne reverrai sans doute jamais ma mère, disais-je, mais au moins, il m'aura été donné d'entendre enfin une fois SA voix, elle que son mari et la cadet de ses fils ont toujours étouffée.







mardi 7 novembre 2017

Costa Rica et les Vieux Démons (ou la Résurrection d'Adolf Hitler)


I.




Adolf Hitler n'est pas mort ! Ou ne l'est plus... on ne sait pas trop, toute cette affaire est un peu obscure. Il paraîtrait, mais c'est à prendre avec des pincettes, qu'il aurait fui en Argentine, se débinant par un passage secret sous son bunker qui menait tout droit à l'aéroport. De là, il aurait pris un avion en direction de l'Espagne, où il aurait été accueilli par un Franco pas si neutre que cela, qui l'aurait expédié par sous-marin vers l'Argentine, après une escale (à cause de l'asthme dont souffrait le dictateur allemand) aux Canaries. Mais bon, ça lui ferait aujourd'hui dans les 128 ans, mais le Diable est éternel. Donc pourquoi pas ? (source : Hunting Hitler)

Une autre version voudrait qu'il soit mort (en Argentine ou à Berlin importent peu) mais qu'il ait ressuscité... Par de savants calculs, on estime la date de sa résurrection dans le premier trimestre de l'année 1978. Comme le veut une tradition, tombée en désuétude depuis des décennies pour l'engeance des intellectuels (Foucault - pas Jean-Pierre, mais Michel, cf. la Bible des bijoux de la SNCB - Deleuze, Derrida, ...) mais toujours présente dans les spéculations interprétatives populaires (mélenchoniennes, socialistes, républicaines, écologistes, humanistes, libérales,essénecébiennes), l'individu se caractériserait par sa monstruosité, c'est-à-dire son inhumanité fondamentale, que la bonne éducation de parents attentionnés, et toujours de bon conseil, ne peut évidemment expliquer. Quand le Mal s'est implanté dans le coeur d'un tel homme, aucun exorcisme ne parvient à l'en déloger. On a beau être athées, pourtant, on croit au Diable, au Monstre, à tous les mauvais sorts (que d'horribles individus, par exemple, auraient jetés sur leur bru enceinte pour qu'elle fasse une fausse couche). 

Le Mal est là, est de retour ! Et en plus, il est marié ! Un Diable un peu pitoyable, si on en croit les dernières nouvelles : il serait bête employé de bureau, complètement barge, interné à et évadé d'un hôpital psychiatrique à Liège, loser, exploité par une femme bête comme ses pieds, parlant le patois d'un département dont elle n'est même pas originaire et dans lequel elle n'a pas vécu, vivrait dans la crasse et parmi les rats, abruti par la télévision allumée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et opérant à merveille son travail de sape intellectuelle, complètement décérébré par ses lectures (il serait passé de Dostoïevski aux théories conspirationnistes d'Alain Soral !!!!), alcoolique à force d'ingurgiter ses deux verres de vinasse chaque soir, devant des séries américaines sans intérêts, obsédés par le cul des adultes alors que tout honnête homme qui se respecte aurait le bon goût d'être charmé par l'innocence des enfants (du monde entier, jusqu'à l'Amérique Centrale), stupidement fidèle à son harpie de femme alors qu'il pourrait être plus volage (selon la vieille expression qui décrédibilise inévitablement celui qui l'emploie), tapotant sur son ordi contaminé par un étrange virus des articles qui ne seront lus que par les Belges et les Luxembourgeois qui le haïssent (et quelques Français, Américains, Indiens, Ukrainiens, Russes, Chinois), ricanant méchamment quand ils devraient compatir, voire pleurer, aux malheurs des autres, s'esclaffant idiotement (ou parce qu'il est masochiste) quand on lui sort ses quatre vérités etc.

Adolf Hitler est de retour, même s'il ne porte plus ce nom... (l'ironie voudrait qu'il porte un nom à consonance juive) et il fait le malheur de ses pauvres parents, de braves Ténardiers, de conditions humbles, mais toujours prévenants, toujours soucieux du bien-être de leurs enfants (à gentils coups de ceinturons, pour apprendre à l'aîné le respect), les  couvrant jalousement contre les intempéries de l'existence (des femmes, notamment, qui, si elles ne sont pas vierges à l'instant où elles séduisent leurs enfants, ne méritent pas de faire partie de la Sainte Famille ; des succès universitaires de leurs cousins, dont on doit minimiser les mérites pour maximiser ceux d'un candidat conducteur de tchouf tchouf ; des palmarès donjuanesques des oncles dont on envie (et non "jalouse" comme répété erronément) le séducteur charisme...). Le nouvel Adolf Hitler a fait mieux encore, plus ancré dans la fange du Mal, il a fait pleurer sa mère et il a donné au père une idée de ce que les parents du premier ont dû ressentir après avoir pris conscience de ce qu'ils avaient fait, regrettant, sûrement, de n'avoir pas été stériles en 1888. Cela dit, on trouvera sans doute des traits communs entre les deux Adolf dans leur relation au père : le père souhaitant ce qu'il y avait de mieux pour son fils, le voulait faire fonctionnaire alors que le fils rêvait de devenir artiste-peintre... Le Mal vient de là, d'un rêve contrarié par les ambitions d'un bon conseiller.


II.



Mais le Mal n'est pas inéluctable, c'est la leçon que j'ai tirée de l'émouvante série L'Hôpital et ses Fantômes, de Lars Von Trier. A la fin de la première saison, la mère accouchait d'un enfant aux traits adultes du père. Ce père, on constatera qu'il est le Diable, l'incarnation de Satan. Et contrairement à ce que je pensais, le fils n'est nullement le père rêvant de se réincarner : il est bel et bien le rejeton, c'est-à-dire qu'il partage son patrimoine génétique avec celui de la mère, un être bon, qui acceptera le monstre (physique) auquel elle a donné naissance, à qui elle offrira tout son amour. L'amour christique qui appelle le sacrifice de soi pour sauver l'espèce humaine : Petit Frère sait qu'il doit mourir, il l'exige même car sa guérison n'est possible que s'il fait allégeance à Satan. 



On me reprochera sans doute d'avoir bâclé ce point sur une aussi bonne série télévisée. Néanmoins, j'ai le sentiment que l'essentiel est ici dit : l'Amour n'est pas l'ersatz de sentiment que le cinéma hollywoodien nous propose, à travers ses navets populaires mettant en vedettes Meg Ryan ou Julia Roberts (désolé, je suis vieille école, et je me suis arrêté à Nuit Blanche à Seattle et au Mariage de Mon Meilleur Ami), l'Amour est cette tempête si bien rendue par le Romantisme du XIXè siècle, avec son lots d'élucubrations, d'exagérations, de débauches de kitsch, c'est-à-dire une Passion où les larmes, le rire et le bonheur se partagent la palme de ce qui la définira au mieux. L'Amour appelle le sacrifice de soi, c'est la synthèse d'Eros et de Thanatos : parfois grotesque, parfois volontairement bouffon, et pourtant souvent noble et souvent vulgaire (au sens premier du terme). Dans un article précédent, je parlais de l'effet Twin Peaks : et c'est justement dans cette manière qu'a Lars Von Trier de traiter de l'Amour par l'horreur, le burlesque et la noblesse du Sacrifice qu'il rejoint le romantisme du cinéaste américain.

J'y reviendrai sûrement dans un de mes prochains articles... Mon nom est Mike A. Hailstoned et je vous souhaite une excellente soirée. Si vous voulez en apprendre davantage sur l'Hôpital et ses Fantômes, soyez prêts à soigner le Bien par le Mal.








vendredi 3 novembre 2017

Qui m'a enlevé ?


Exergue :

"Plus loin que le Nord 
Ou que si j'étais dans le Nord
Que c'était loin !"

Paul Vanden Boeynants, février 1989




Comme le déclamait si joliment le poète VDB : en venant de Bruxelles, il est toujours possible de descendre vers le Nord, ce département de la France où l'on parle le ch'ti, patois qu'a si bien popularisé le comique français Dany Boon. Mais VDB pense être allé plus loin que le Nord, c'est-à-dire non pas plus au nord que le Nord mais au contraire plus au sud, ou au moins à la limite qui partage le département du Nord de celui du Pas-de-Calais, où l'on ne parle pas le ch'ti (même par extension). Le monde de VDB, assez proche du nôtre, a toujours eu ce plaisnt petit côté Lewis Caroll. Le nord et le Nord correspondent à deux absolus : le point cardinal absolu (on en dénombre deux, en fait : le magnétique et le géographique) et le département français proprement dit. C'est donc relativement au point cardinal que l'on situera deux points sur une carte relativement à l'axe de rotation de la terre : énoncer "celle de ch'nord" fait donc bien référence, nonobstant l'absence de majuscule, au département français du Nord (tout comme Bob Dylan, dans Girl From the North Country, installait son amour dans un Nord imaginaire, un territoire absolu défini). Mais peut-être faut-il avoir un certain sens des nuances, qui semble faire défaut aux conducteurs de trains, sommairement connectés à l'intellect par une paire de neurones dénudés. 

Quand le petit génie (au seul oeil du père) sort une connerie, commet une bourde, il craint que le ridicule le tue et il lui faut le désamorcer, en déformant ou en camouflant la réalité, en torturant les mots (car de jouer, il n'est nullement capable)... Prenons le cas d'une mauvaise manoeuvre en voiture, à la sortie d'un parking : le petit génie accroche une bagnole. A qui la faute ? Non pas au conducteur, mais à sa mère qui l'accompagne qui n'avait qu'à l'avertir de la présence d'un autre véhicule. Le petit génie fera de même si on le prend en flagrant délit d'ignorance : il retournera les mots dans tous les sens, ira même jusqu'à repérer (ou inventer) une faute d'orthographe pour tenter de démontrer, vainement, qu'on n'a de nouveau rien compris à son discours, que les sottises qu'il sort ne le sont que pour les abrutis que nous sommes tous (car, à lire toute la prose de notre petit génie, toute en bave et écume de rage, on ne peut tirer que cette seule conclusion : dans le monde du génie de la loco, il n'existe que deux sortes de personnes, à savoir tous les cons sans  cervelle  - les allocataires sociaux, cassoss', ingénieurs, végans, employés de bureau, chrétiens, musulmans, juifs, agnostiques, capitalistes, supporteurs de foutre-balles, scientologues, sociologues, Dr Daube, royalistes, républicains, socialistes, designers, fumeurs, alcoolos, mélomanes, mélanomes, fous, psychiatres, publicistes, médecins, boulangers, femmes au foyer, femmes enceintes, techniciennes de surfaces, romanciers, Immortels, Calaisiens, Yankees, confédérés, Général Lee, repentis, pénitents, gardiens de zoo, caissiers, universitaires, illettrés, CEO, gros, hétéros, ministres, députés, bourgmestres, artistes, philistins, diabétiques, enfants ... - et lui-même !).



Autre exemple, plus récent, où la mauvaise foi du petit génie explose littéralement en hystérie, typique de ce genre de frustrés : notre petit génie situe la ville de Boulogne-sur-Mer dans le Nord ; effectivement, il surnomme une personne originaire de cette ville comme "celle du ch'nord". Quand on lui fait remarquer son erreur, tout rougi par la honte et la rage d'avoir été pris en défaut, il réplique qu'il fallait entendre celle du nord de la France, en pointant l'absence de majuscule au mot "nord"... Argument irrecevable pour plusieurs raisons : l'utilisation d'un patois, le ch'ti, qui n'existe que dans le département du Nord en France et non dans le Pas-de-Calais (même par extension) ; en outre, l'absence de majuscule n'est pas une véritable faute dans la mesure où la caricature du langage ch'ti par le petit génie favorise et autorise un relâchement de la syntaxe. Placez du wallon dans la bouche d'un Tongrois sous prétexte qu'il n'est qu'à quelques kilomètres de Liège, et c'est la guerre civile. Allez dire à un Disonais qu'il est Verviétois du fait qu'ils vivent dans le même arrondissement judiciaire, et c'est l'émeute, une guerre sanglante de gangs entre les Pfaff et les Berger ! D'autre part, si le nord est relatif au point cardinal, comme ose le sous-entendre le petit génie, il sera nécessaire d'entendre cette relativité par rapport à son sujet d'énonciation, puisque toute référence géographique a été ignorée ("celle du nord" est énoncé, et non "celle qui se situerait au nord d'un territoire", le petit génie pourrait tout aussi bien parler du nord de l'europe) : qui donc est  le sujet d'énonciation ? Le petit génie, évidemment. Par conséquent, celle du nord viendrait d'un territoire plus au nord que celui où vit le sujet d'énonciation : mais quand on sait que Boulogne-sur-Mer est, à quelques minutes près, sur la même latitude que Liège et Verviers, on peut trouver étrange qu'il caractérise une personne par le point cardinal septentrional, à la rigueur, il aurait été plus légitime de définir sa provenance par rapport à l'axe est-ouest que par rapport à l'axe nord-sud (effectivement, cette relation nord-sud est habituelle lorsqu'il s'agit de distinguer le quartier nord du quartier sud d'une ville, donc à un micro-niveau).

CQFD, avec un langage des plus clairs, à une pauvre cloche dont la nullité est à la mesure de son hystérie.

dimanche 29 octobre 2017

67 ans (version autocensurée d'un essai d'autobiographie fictive)


I.





Quand Albert de Soisson, homme humble proche de la terre, voulut s'affranchir de la particule qui l'ancrait à un domaine et à une famille, il décida de changer de nom et se fit nommer Albert Sosson, et se mit à rédiger ce qu'il intitula Les Carnets d'un Déraciné. Il se fait que, comme par le plus grand  des hasards , à sa mort, alors que ma famille de rapaces cherchait les lingots d'or que, d'après la légende, il avait caché sous un plancher de sa maison bâtie de ses mains, je découvris dans un vieux coffre lesdits carnets, à la croisée du journal intime et de l'ouvrage de métaphysique. J'avais huit ans et je ne compris que les grandes lignes de sa pensée, d'une profondeur insoupçonnable pour les membres composant la branche dégénérée de ma famille (Pfeiffer, Hagelman, Salustriberg, Jammot) qui interprétait le silence de mon grand-père comme carence intellectuelle, alors qu'il n'était que la manifestation polie la plus adéquate de l'être supérieur amené à composer avec la bêtise incommensurable de son entourage.  

Il est assez symptomatique de constater que je fus le seul à pleurer la mort de mon grand-père, les hyènes ayant pleuré celle de son épouse, deux ans auparavant, chagrinées, en fait, par l'épuisement de la corne d'abondance qu'elle avait héritée de la générosité distante d'Albert Sosson. Les Carnets d'un Déraciné se situent, disais-je, à l'intersection du journal intime et de l'essai de métaphysique : l'esprit gangrené par un tempérament naturellement paranoïaque, mon grand-père écrivait avoir peu confiance en ces familles que les nombreux mariages lui avaient en quelque sorte imposées. Contrairement à l'idée reçue, mon grand-père n'était pas rongé par le vice de la pingrerie, mais avait bien conscience du mauvaise usage qu'elles auraient fait de sa fortune... La suite le prouva puisque, à sa mort, ma famille, à la recherche des légendaires lingots du vieux maçon, n'hésita pas à démonter, planches par planches, dalles après dalles, murs après murs, la villa que son génie pratique avait réussi à concevoir matériellement, que la somptuosité aurait aisément fait compter sinon parmi les merveilles du monde au moins dans le patrimoine de l'UNESCO. Ces abrutis réduisirent cette splendide bâtisse à néant et vendirent pour une bouchée de pain les 300 hectares de terres arables qui la jouxtaient. Comme quoi, on peut avoir l'esprit de lucre et être nul en affaires : il y a dans l'appât du gain une certaine ruineuse impatience.

Mais, évidemment, les Carnets ne se résument pas à tenter de définir la psychologie ingrate de sa famille, celle dont il hérita la noblesse du sang, et celle qu'il dût se farcir au gré des mauvais choix matrimoniaux de ses enfants. Ils développent également tout une réflexion ontologique, toujours arrimée à la terre, teintée d'un écologisme sincère, sans commune mesure avec l'écologisme de parade des verts de la politique désastreuse des cinquante dernières années. L'ontologie développée par mon grand-père est sans nul doute liée à l'aristocratie dont il est issu ; néanmoins, cette aristocratie du sentiment n'est pas incompatible avec une forme d'humilité christique, tantôt optimiste, tantôt  pessimiste, totalement étrangère à l'esprit de caste. Albert Sosson a assez souffert d'être un de Soisson et ne souhaite dès lors pas prendre racine dans le terreau de l'égoïsme et de l'arrogance qui caractérisaient si bien ses ancêtres. Certes, on pourrait confondre aisément son ontologie avec du psychologisme, à ne s'en tenir aux seules notions éthiques des vices et des vertus. Mais dans ses Carnets, l'être humain n'est jamais qu'une illustration d'une loi plus fondamentale que celle de la morale, c'est le sens même de l'existence, naturelle ou humaine, qu'il interroge, c'est-à-dire l'ancrage de l'Être à la terre-même du monde. La terre est une idée essentielle dans la pensée de mon grand-père. Certes, un tel apragmatisme, une telle distance vis-à-vis de l'empirisme (de la part d'un noble qui avait fait le choix de devenir maçon !) n'aurait pu que laisser pantois des individus à la platitude spirituelle  et je devine aisément la raison pour laquelle mon grand-père a préféré garder le silence : l'incompréhension du commun devant la brillante intelligence du philosophe, qui pousse l'ignare , bourré de certitudes, à ridiculiser les saillies intellectuelles du penseur, à ne pas saisir le bon mot comme simple divertissement ludique. On sait, par exemple, qu'un philosophe ne peut que décevoir les espoirs mal placés d'un père prolétaire pour qui le comble du génie se rencontre, dans le plus snob des cas, chez un prescripteur de médocs ou un plaideur sans scrupules ; dans le plus étrange des cas (quand on ne se fait pas trop d'illusions), dans le sot métier de percepteur d'impôts.


II.




Il y a des similitudes dans le parcours de mon grand-père et le mien. Mais l'on risquerait fort de penser que le sens a été inversé : comme si Albert de Soisson avait fui les siens en devenant Albert Sosson ; comme si, pour ma part, j'avais été rejeté par les miens et que si je devais rédiger mes propres carnets, ceux-ci proviendraient d'un pestiféré. On a pourtant parfois du mal à comprendre si Albert de Soisson a fait le choix de se déraciner ou s'il a été, insidieusement, amené à rompre les ponts avec une famille qui ne pouvait pas comprendre sa quête de spiritualité ontologico-écologique. L'homme a-t'il été acculé vers cette unique porte de secours ? Aurait'il préféré pouvoir garder des attaches ou la mentalité pathologique des siens devait-elle lui désigner la fuite comme seule échappatoire possible s'il ne voulait pas lui-même être exposé à la crétinerie et en être contaminé ? Malgré quelques signes avant-coureurs d'une dégénérescence latente, habituelle là où il y a le plus de risques de relations consanguines (à savoir chez les aristocrates), il ne semble pas que les de Soisson aient nécessairement fait preuve d'imbécillité, au contraire : le grand oncle d'Albert, par exemple, fut l'assistant de Hegel et l'auteur d'une thèse sur "L'entente dialectique de l'ego transcendantal kantien", où il tentait de fondre la dialectique hégélienne dans l'idéalisme kantien de l'ego transcendantal. Le frère d'Albert, Victor, donna ses lettres de noblesse à la paléontologie, qui le lui rendit bien mal, en évoquant la possibilité, fort crédible, d'un second berceau de l'humanité, qu'il situait dans Septentrion (Jean Raspail, anthropologue et romancier, devait par ailleurs s'inspirer des théories de Victor de Soisson lorsqu'il écrivit ses deux romans phares Sept Cavaliers et Septentrion).

Albert de Soisson était comme un rebelle au sein de sa famille, mais pas le prétendu rebelle soi-disant artiste qui se contente de foutre le boxon dans les traditions bien établies avec l'accord tacite des politiques, mais un rebelle qui ne faisait pas de vagues, qui avait choisi, mélancoliquement peut-être, la taciturnité. Il y a chez Albert Sosson cette grande intelligence du sage qui refuse jusqu'à la simple reconnaissance, comme au-dessus de la réalité terrestre, qui aurait compris, avant tout le monde, que tout acte posé, par la main, par la loi, par l'écriture, n'était que du vent : une sorte d'abandon, peut-être, devant l'inutilité des petites et des grandes causes. A la lecture de ses carnets, j'ai l'impression qu'il hésitait à dire, publiquement, toute la vanité de l'existence, mais qu'il en laissait finalement le soin aux pessimistes partiels, tels Schopenhauer ou Cioran, pas assez sincères dans leur retranscription du monde puisqu'ils voulaient, malgré tout, y laisser une trace.

Il y a un peu de cela chez moi, mais je n'ai malheureusement pas toute la profondeur de mon grand-père, puisque, malgré mes déclarations d'absence d'ambition, j'ai tout de même espéré, à certains moments de ma vie, obtenir la reconnaissance de mes pairs : écrire des scénarios, réaliser des films, monter des pièces de théâtres, jouer de la musique, publier des nouvelles ou des romans, imaginer des bande-dessinées. Je ne m'explique par ailleurs ces drôles d'ambitions (freinées pourtant, inconsciemment sûrement, par la prise en compte de la vacuité humaine) que par les espoirs de revanche sur la vie que mon père plaçait sur moi : de l'aîné, il aurait voulu faire un fonctionnaire, serviette sous le bras ; de moi, du fait de mon apparente plus grande vivacité d'esprit, il aurait voulu faire un médecin ou un avocat... et du coup, de manière perverse, il parvint à me faire renoncer à toutes mes envies et mes rêves (ceux de m'inscrire à l'école des beaux arts, d'abord, afin de me consacrer à la bande-dessinée ; ceux, ensuite, de poursuivre, faute d'apprentissage artistique, l'étude du latin et du grec pour me consacrer aux maths et sciences fortes ; ceux, enfin, de faire une école de cinéma comme l'INSAS ou l'IAD à Bruxelles pour préférer l'orientation cinéma de la section universitaire d'information et communication  à Huy), chaque fois avec la même excuse, celle qu'on peut apprendre la BD et le cinéma de manière autodidacte ; avec le même prétexte, celui de vouloir ce qu'il y a de mieux pour moi, c'est-à-dire un diplôme universitaire pour plus tard bien gagner ma vie ! Et me sortir, deux ans après la fin de mes études, après que j'ai été reçu avec grande distinction à chacun de mes examens, que je l'avais déçu ! M'empêcher de réaliser chacun de mes rêves pour arriver à cet aveu. Voilà qu'il y a de quoi vous attrister.

Finalement, j'ai abandonné les arts et je n'ai pas réussi SA vie. Mais au moins, il n'aura pas perdu son temps et aura eu cet étrange privilège de côtoyer le pire ; et riche de cette connaissance, de cette autre part de l'humanité qu'est la monstruosité (quand on ne sait plus quoi inventer), il pourra mourir en paix, soulagé d'avoir pu déduire du pire (qui me concerne) l'essence véritable du Bien (celles de bons gars, de l'aîné et du tout dernier).



(Cet article a été écrit à l'occasion du soixantième anniversaire de ma mère)